ulyssefrombagdad

L'histoire (Quatrième de couverture):

« "Je m’appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste."
Saad veut quitter Bagdad et son chaos, pour gagner l’Europe, la liberté, un avenir. Mais comment franchir les frontières sans un dinar en poche ? Tel Ulysse, il affronte les tempêtes, survit aux naufrages, échappe aux trafiquants d’opium, ignore le chant des sirènes, et doit s’arracher aux enchantements amoureux. Tour à tour absurde, bouffon, dramatique, le voyage sans retour de Saad commence… »

 

Mes impressions de lecture :

Un nouvel Éric-Emmanuel Schmitt à mon palmarès ! Il faut dire que l’auteur a écrit finalement peu de romans, et ceux-ci se doivent d’être savourés avec parcimonie pour ne pas gâcher le plaisir. C’est donc avec une réelle impatience (la durée de PAL du livre n’ayant été que de quelques jours) que je me suis jeté à corps perdu dans cette lecture.

Une fois de plus, Éric-Emmanuel Schmitt m’a littéralement emporté dans son univers. A contre-courant de mes thèmes habituels, vivre l’historie de Bagdad à travers les yeux de Saad Saad a été une révélation. Je ne sais pas vous, mais pour moi, l’Irak représente ce pays sinistre, sali par la tyrannie de Saddam Hussein et les successives guerres du Golfe. L’occidental moyen préfère juste ne pas y penser. Et pourtant, l’auteur m’a ouvert les yeux sur le peuple irakien, qui a souffert et souffre encore.

J’ai particulièrement adoré le premier tiers du livre, retraçant la vie de Saad du temps du règne de Saddam Hussein, puis de l’occupation des Américains dans la ville de Bagdad. J’ai redécouvert cette histoire sous un œil nouveau. Saad est clairement antibaasiste, voyant l’arrivée de la guerre comme un soulagement à la tyrannie du terrible dictateur, et à la famine générée par l’embargo des Nations-Unies sur l’Irak. Les drames dus à la guerre en 2003 n’ont en rien gâché son optimisme, préférant souffrir pour la liberté du peuple que pour le bien d’un tyran, mais il voit alors le temps de quitter ce pays (pour lequel il n’a finalement aucun lien patriotique) pour subvenir aux besoins de sa famille. Cette partie m’a profondément touché, éveillé, éduqué. L’auteur sait trouver les mots justes pour décrire un Enfer vivant, sans pour autant tomber dans une facilité qui aurait été larmoyante, angoissante, déprimante.

Bien que j’aie légèrement été moins enchanté par le reste du roman, je me suis néanmoins laissé transporter avec plaisir. A l’instar d’un Ulysse des temps modernes, à la différence qu’il ne souhaite pas retrouver son pays mais bel et bien le quitter, les épreuves que traverse le jeune Saad sont épiques, dangereuses, parfois dramatiques, et les clins d’œil à l’Odyssée sont très nombreux, évidemment pour assurer au livre sa dimension homérique : naufrages, cyclopes, sirènes, … Rien n’a été laissé au hasard. Bien que les images aient été bien trouvées, j’ai finalement trouvé l’ensemble moins naturel, comme conditionné, comme si l’auteur s’était concentré un peu trop sur ces rapprochements avec l’œuvre originale, en délaissant un peu la liberté dont le roman aurait pu profiter.

L’auteur profite de l’exil du jeune Saad pour nous plonger dans la vie d’un clandestin, « passant » tant bien que mal de pays en pays, dans l’espoir d’atteindre la terre promise : Londres. Il révèle ainsi l’envers du décor du point de vue de cet étranger aux intentions pures, les abus des passeurs, le statut de clandestin, de sans-papier, tantôt animé par de grands élans de solidarité, tantôt individualiste dans le seul but de simplement survivre. Les épreuves auxquelles il doit faire face sont marquantes d’authenticité et ne m’ont pas laissé insensible. Le narrateur nous partage ses discussions philosophiques sur les Hommes, les frontières, le pouvoir, l’immigration… Des réflexions intelligentes, comme toujours avec Schmitt, qui donnent matière à penser et ne peuvent pas laisser le lecteur indifférent, pour peu qu’il soit un minimum ouvert d’esprit.

quotes

-    Comptes-tu vraiment partir ? […] Garde confiance, les problèmes vont progressivement recevoir leurs solutions.
-    Le chaos triomphe, Papa !
-    Allons, c’est passager.
-    Non, Papa, tu t’illusionnes. Ça peut durer, ça n’ira pas mieux demain, ça peut même empirer demain. Donc, quand on n’attend plus de progrès, on part.
-    Mm, je vois le raisonnement : ça n’ira pas mieux demain, mais ça ira mieux ailleurs.
-    Voilà.
-    Si je résume la différence entre nous deux, fils, moi je suis un optimiste qui dit « demain », toi tu es un optimiste qui dit « là-bas ». Tu as l’optimisme déployé dans l’espace tandis que moi je l’ai planté dans le temps.
-    Ne minimise pas la distance entre ton attitude et la mienne. Ton optimisme sédentaire, c’est le fatalisme.
-    Et ton optimisme nomade, c’est la lâcheté de la fuite. »


En résumé, un roman riche et intelligent, narré comme toujours avec une qualité d’écriture qui continue de faire honneur à l’auteur. Je regrette toutefois de m’être (très) légèrement ennuyé lors du périple de Saad, en attendant certainement beaucoup d’un auteur que j’adore ! Mais ne nous méprenons pas, je ressors ravi et enchanté de cette lecture que je recommande vivement, comme tout roman d’Éric-Emmanuel Schmitt.

Ma note :

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